Temps de pose au jardin

Publiée le 5 juin 2024

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Depuis 2012, le service Patrimoine et Inventaire et l’Association des Parcs et Jardins en Région Centre mènent ensemble un travail de réflexion autour d’une démarche intellectuelle et scientifique commune pour inventorier les parcs et jardins de la Région. A partir de 2017 le travail sur la méthodologie de recherche autour des jardins labellisés « Jardin remarquable » s’est ouvert à la question de la photographie.

Depuis, les échanges sont nombreux et continus entre Vanessa Lamorlette-Pingard, photographe au sein du service Patrimoine et Inventaire (SPI), et Charlène Potillion, chercheuse sur l’étude des jardins à l’Association des Parcs et Jardins en Région Centre (APJRC). Pierre Thibaut, photographe de l’inventaire des Hauts-de-France passé par l’École Nationale du Paysage de Versailles, apporte également son œil de spécialiste de la question pour former le regard sur le jardin, expliquer la pertinence des points de vue, élaborer des corpus pour une approche « comparable » entre les services régionaux.

Comment restituer le jardin par la photographie ?

Invités à intervenir lors du colloque « Inventaire général et protection au titre des monuments historiques : comment restituer le jardin par la description, le dessin et la photographie ? », c’est à cette question que le SPI et l’APJRC ont tenté d’apporter des éléments de réponse.

Décrit par la Charte de Florence comme « une composition d’architecture dont le matériau est principalement végétal donc vivant, et comme tel périssable et renouvelable », le jardin est un domaine d’étude spécifique, parfois déconcertant. Objet patrimonial reconnu depuis le début des années 1980, sa connaissance s’est sensiblement enrichie depuis les premières opérations de pré-inventaires de jardins.

Décrire un jardin … Cueillir les éléments dans un champ de possibles

Lorsque l’on parle de photographie de jardin, il est tout d’abord nécessaire de rappeler le cadre d’intervention qui oriente les attendus et donc la pratique. La photographie est envisagée de manière documentaire pour alimenter un dossier de protection ou son suivi, une labellisation patrimoniale, des projets de valorisation ou un dossier d’inventaire.

La photographie d’Inventaire est donc bien une image documentaire : le photographe décrit le sujet, avec un minimum de clichés, de la manière la plus complète et la plus objective possible, évitant l’interprétation et délaissant tout effet de style et tout artifice esthétique. Le nombre d’images au jardin est donc limité, l’intérêt étant de rendre compte de l’espace, du clos et du couvert, de ses aménagements, de ses fonctions et de ses tracés, de compléter et d’éclairer le discours du chercheur, avec la même valeur descriptive que la notice, ne perdant pas de vue le dossier d ’inventaire comme finalité.

Bien que liée au dossier d’inventaire, la notion de photographie d’inventaire n’exclut pas la valorisation, induite par la mission première des Services Régionaux d’Inventaire _recenser-étudier-faire connaitre. En région Centre-Val de Loire, sur une moyenne de douze images réalisées pour une campagne photographique de jardins, deux d’entre elles exprimeront davantage le ressenti, voire la créativité, du photographe face au jardin, en respectant l’esprit du lieu qu’il tente de traduire par sa sensibilité.

Pour faire germer l’image, semer de nombreuses graines

La préparation des prises de vues est un travail méthodique et scrupuleux réalisé par le binôme chercheur-photographe. En fonction de l’état de connaissance du jardin, certains points sont acquis, d’autres à surveiller et confirmer dans le cadre de la première visite. Le·la propriétaire du jardin est dans la mesure du possible associé·e à ces démarches. Son regard, sa connaissance et l’expertise qu’il·elle a de son jardin sont essentiels.

Quelques points préalables sont systématiquement étudiés et détaillés :
– les plans, clichés et documents anciens, les protections éventuelles dont il faut tenir compte ;
– la typologie du jardin : régulier, irrégulier, mixte ; en comprendre les caractéristiques sur vue aérienne ;
– le repérage des perspectives évidentes sur vue aérienne, les autres lors de la visite sur place ;
– la prise en compte de l’évolution des essences végétales et des sujets arborés d’importance ;
– les indications du propriétaire et les projets d’aménagement ;
– les images existantes et déjà réalisées (photothèque du SPI, Perceval, POP, etc.) ;
– la compréhension empirique des lieux afin d’anticiper les difficultés (topographie avec vues aériennes et outils Google).

La pratique au cœur du jardin

Ce travail préliminaire effectué, les photographes peuvent se rendre sur le terrain afin de réaliser la campagne photographique, en tenant compte de la météorologie, de la saison et de la floraison quand cela est nécessaire. L’objectif est de retranscrire la façon dont le jardin a été pensé et aménagé pour une lecture d’ensemble. Cette démarche de la photographie d’inventaire doit être expliquée au propriétaire : on ne cadre pas uniquement un point de vue esthétique, ni une collection, ni une taille, ni le tracé pour faire la promotion touristique du jardin (MÊME SI une photographie d’inventaire peut être esthétique !).

 

Un premier tour du jardin est réalisé, dans le sens de la visite, pour repérer les points de vue à photographier qui rendront compte de la description, des perspectives, des points d’attraction, des collections, des points de vue pouvant parfois se lire dans les deux sens. La photographe prend en note les différentes hauteurs de prises de vue et repères pour photographier les points d’intérêts (sur escabeau, accroupi, l’endroit de prise de vue, etc.)

© photo : Charlène Potillion
© photo : Charlène Potillion

L’exercice du photographe consiste alors à condenser les éléments significatifs permettant de comprendre le jardin, tout en résistant à la tentation de multiplication des vues esthétiques qu’offre le lieu. Cette démarche qui nécessite toute la rigueur documentaire de l’Inventaire permet de limiter à une douzaine d’images en moyenne la couverture photographique du lieu.

Photographier les jardins : vers la construction d’un protocole

Le protocole vise une homogénéité de traitement du sujet et donc la possible comparaison d’un jardin à un autre, d’une région à une autre. Il permet à terme de créer des corpus d’images et de garantir la rigueur scientifique nécessaire à une étude et à la recherche.

Ce protocole photographique s’appuie sur des choix techniques : 

  • Choix d’optiques qui ne déforment pas ou n’accentuent pas et permettent la comparaison (si possible non inférieures au 35mm de longueur focale pour du format 24×36)
  • Choix de points de vue constant, permettant la comparaison et à une même hauteur (souvent hauteur d’humain, en fonction de la façon dont le jardin est conçu pour être vu, d’un banc, d’une promenade, etc.)
  • Reconductions possibles de certains sujets : les entrées, les allées de circulation, les grands sujets isolés, les grottes, les fabriques, etc.

De la même façon que la terminologie descriptive et technique de l’inventaire permet de se comprendre et de parler toutes et tous le même langage, la photographie se fait l’écho visuel de ce vocabulaire commun.

Prenons pour exemple deux jardins aux caractéristiques très différentes : le jardin de Jussy-Champagne dans le Cher et l’Arboretum des Grandes Bruyères dans le Loiret.

Le château de Jussy est classé Monument historique depuis 1946. Les jardins et le parc sont inscrits quant à eux depuis 2015 et ont obtenu le label « Jardin remarquable » en 2020. C’est un jardin historique qui s’étend sur une superficie de 60 hectares. Il est documenté, les tracés identifiés au préalable par Charlène Potillion, les fonctions et points d’intérêt paysager en sont clairement définis. L’Arboretum des Grandes Bruyères est quant à lui contemporain, créé à la fin du 20e siècle. Il a obtenu le label « Jardin remarquable » en 2004. Ce jardin paysager de 14 hectares ne dispose pas « a priori » d’une lecture aussi fluide.

La campagne photographique de Jussy a été réalisée par temps gris, sans souci spécifique de la météo ou de la saison, n’étant pas conçu avec des collections florales et végétales particulières.  Une dizaine d’images ont permis de couvrir 60 hectares.  A la différence de Jussy, la campagne photographique pour les Grandes Bruyères a été organisée à l’automne, la saisonnalité étant importante pour mieux rendre compte du sujet et des essences végétales.

L’architecture et le jardin 

L’approche du jardin doit être rigoureuse, avec des points de vue constants (par exemple une vue axiale des parterres réguliers qui conduisent de l’allée vers le bâti ou le point de vue sur l’édifice à partir de l’allée de circulation gravitant autour, etc.). L’idée prépondérante étant la possibilité de reconduction, d’approche « systématique » de l’objet jardin.

Les sujets isolés

Parc du château de Jussy : perspective vers l’est. Une haie de buis ponctuée de deux vases sépare deux espaces : l’un laissé en prairie et l’autre, parfois utilisé pour la culture © Région Centre-Val de Loire, Inventaire général, Lamorlette-Pingard Vanessa
Arboretum des Grandes Bruyères : entrée de l’arboretum © Région Centre-Val de Loire, Inventaire général, Moreira Julie
Parc du château de Jussy : vue du bosquet encadrant la maison du Tambour
© Région Centre-Val de Loire, Inventaire général, Lamorlette-Pingard Vanessa
Arboretum des Grandes Bruyères : chêne © Région Centre-Val de Loire, Inventaire général, Moreira Julie

Les circulations, l’organisation, les tracés 

Parc du château de Jussy : vue du cheminement courbe et des effets ménagés grâce au couvert dans le parc
© Région Centre-Val de Loire, Inventaire général, Lamorlette-Pingard Vanessa
Arboretum des Grandes Bruyères : sous-bois dans l’arboretum asiatique © Région Centre-Val de Loire, Inventaire général, Moreira Julie

Les éléments présents

Parc du château de Jussy : vue du Craon canalisé qui alimente en eau les douves du château. Le canal est bordé par des marronniers, des frênes et des platanes (dont certains datent du 18e siècle) sur toute sa longueur © Région Centre-Val de Loire, Inventaire général, Lamorlette-Pingard Vanessa
Arboretum des Grandes Bruyères : vue sur la gloriette en forme de pagode et la cascade © Région Centre-Val de Loire, Inventaire général, Moreira Julie

Cette mise en regard permet de constater qu’avec une même matrice, il est possible de rendre compte de la même manière de deux jardins a priori très différents. Cet outil méthodologique, construit avec le chercheur et par l’expérience de terrain, sert de guide au photographe et sans lui il serait aisé de se perdre dans la nature.

Perspectives

Loin d’être figé, ce travail initié en région Centre-Val de Loire continue d’évoluer et de s’enrichir avec les apports des autres régions ayant déjà réalisé ou développant une étude sur les jardins (Haut-de-France, Normandie, Occitanie, etc.). Par ailleurs de nouvelles réflexions sont en cours, toujours en lien avec d’autres photographes des services d’Inventaire, autour de la notion d’immatérialité et de philosophie du jardin, de la meilleure restitution (couleur ou noir et blanc), de l’approche « multicouches » allant du point de vue du propriétaire à l’enchâssement dans le tissu urbain, etc. Autant de sujets qui font du jardin un thème de recherche photographique nourrissant, vivant, non figé…à son image.

Veigné : jardin botanique dit arboretum de la Martinière, © Région Centre-Val de Loire, Inventaire général, Lamorlette-Pingard Vanessa

Vanessa Lamorlette-Pingard, photographe au service Patrimoine et Inventaire de la Région Centre-Val de Loire

Pour aller plus loin : 

Retour sur le colloque « Inventaire général et protection au titre des monuments historiques : comment restituer le jardin par la description, le dessin et la photographie ? » : https://www.youtube.com/watch?v=5xm9l-gLEi8&t=5747s

Dossiers en ligne :

https://inventaire-patrimoine.centre-valdeloire.fr/etude/parcs-et-jardins-en-region-centre-val-de-loire/

https://patrimoine.centre-valdeloire.fr/gertrude-diffusion/dossier/les-jardins-remarquables-de-la-region-centre-val-de-loire/e89cce0a-689d-459c-97b0-83502fe27562

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